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QUAND UN AUTEUR VEUT RESTER CACHÉ À SES LECTEURS







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    Les deux Princesses se ressemblent-elles ?s

    On pourrait difficilement trouver deux " histoires " aussi fondamentalement différentes que La Princesse de Montpensier et La Princesse de Clèves. Malgré quelques ressemblances apparentes, la seconde n'a rien de la première. Ressemblance apparente : elles sont toutes deux parues anonymement. Différence absolue : il est sûr que la première Princesse est l'oeuvre de Mme de La Fayette, aidée de Ménage ; il n'y a pas de preuve certaine que la seconde soit d'elle . A supposer qu'elle le soit, on ne peut décider si elle l'a écrite seule, avec l'aide de Segrais ou en collaboration avec La Rochefoucauld. La Princesse de Montpensier étant la seule preuve que Mme de La Fayette se soit consacrée à l'écriture romanesque, il est parfaitement légitime de se demander si La Princesse de Clèves ressemble assez à son aînée pour être légitimement attribuée au même auteur. Exercice périlleux, car une telle étude ne peut apporter que des probabilités qu'un document peut un jour infirmer brutalement. Elle peut aussi ne rien apporter du tout, car le changement de collaborateurs entre les deux oeuvres et le temps qui les sépare, quinze ans de 1662 à 1678, trois de plus qu'entre Alexandre et Phèdre, peuvent avoir mis entre elles une distance qui ne prouverait pas qu'elles ne soient pas de la même main. En doutant d'aboutir à une conclusion sûre, on peut tenter une modeste comparaison des deux oeuvres. A défaut d'identifier l'auteur caché de La Princesse de Clèves, elle aidera peut-être à comprendre le sens d'un texte. face auquel il a délibérément voulu que le lecteur soit seul.

    Deux héritières

    Les deux Princesses racontent l'histoire d'une "héritière". Le mot désigne Mlle de Mézières dès la seconde phrase du roman. "Fille unique du marquis de Mézières", elle est "très considérable par ses grands biens et par l'illustre maison d'Anjou dont elle était descendue." Pour Mlle de Chartres, le même mot est utilisé dès la seconde phrase de son apparition retardée. "Elle était de la même maison que le Vidame de Chartres et une des plus grandes héritières de France." Mlle de Mézières, dans le manuscrit, n'a plus ses parents. Ce sont ses oncles qui la marient. Dans le texte imprimé, qui rétablit la situation du personnage historique, elle les retrouve, et n'est plus héritière qu'en espérance. Mlle de Chartres n'a plus de père. Elle est héritière de ses biens. Comme sa mère ne s'est pas remariée, elle est son héritière en espérance. Filles uniques, les deux Princesses sont d'excellents partis.

    Dans les deux cas pourtant, le mariage ne se fait pas sans difficultés. On ôte Mlle de Mézières au cadet de la maison de Guise auquel elle était promise et on l'unit au Prince de Montpensier pour des raisons politiques. Mme de Chartres a le déplaisir de voir le cardinal de Lorraine s'opposer à la passion que son neveu, le chevalier de Guise, éprouve pour sa fille, puis la maîtresse du roi, Mme de Valentinois, faire échec à son projet de la donner au prince de Montpensier. La richesse ne peut pas grand chose contre des considérations de famille (on ne marie pas un cadet), et rien contre des antagonismes politiques (Mme de Valentinois est hostile à l'oncle de la Princesse). Il ne suffit pas d'être une héritière pour faire un mariage heureux. Mme de La Fayette le savait mieux que personne.

    L'importance de l'histoire

    Curieusement, c'est le duc de Mayenne, premier cadet de la maison de Guise, neveu de celui qui aurait voulu épouser Mlle de Chartres, qui est d'abord promis à Mlle de Mézières. Tous deux se heurtent à l'autorité du même personnage, frère ou oncle du prétendant, le cardinal de Lorraine. Plus curieusement encore, sans l'opposition de la duchesse de Valentinois, Mlle de Chartres épouserait le prince de Montpensier, celui qui, dans La Princesse de Montpensier, devient effectivement le mari de Mlle de Mézières, dix ans plus tard. On peut y voir une sorte de signature d'un auteur se plaisant à parler des mêmes gens appartenant au même milieu.

    Il y a, dans les deux romans, un pareil recours à l'histoire pour y ancrer la fiction. A en croire la critique, l'amalgame est original au temps de La Princesse de Montpensier. Il l'est moins à l'époque de La Princesse de Clèves. Il semble bien pourtant qu'il y ait, dans les deux cas, une fusion particulièrement réussie des événements historiques et des aventures imaginaires qu'ils rythment et rendent crédibles au lieu de leur être seulement juxtaposés. On peut y voir la marque de Mme de La Fayette. Mais elle n'en a sans doute pas eu le monopole. Les nouvelles historiques ont été nombreuses à partir de 1670. Le résultat que donnerait leur examen resterait subjectif. Est-il incontestable qu'histoire et fiction soient moins bien liées par exemple dans le Don Carlos de Saint-Réal ? Et pourquoi ce roman ne serait-il pas le modèle de La Princesse de Clèves plutôt que La Princesse de Montpensier ?

    En illustration, une correction manuscrite autographe de La Rochefoucauld pour "Zaïde", publié au XVIIe siècle sous le nom de Segrais.